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MES LECTURES 11 – Venise

Quand la sublime Sérénissime nous dévoile ses dessous sinistres, cela ne nous empêche pas de succomber à son charme au fil des pages très « vécues » de Donna Leon.

Tout d’abord, un peu d’histoire

Difficile d’imaginer une ville plus singulière que Venise. Perchée sur une lagune improbable, elle a su transformer un territoire marécageux en l’une des cités les plus fascinantes de l’histoire européenne.

Tout commence au Ve siècle. Alors que les invasions barbares ravagent la Vénétie, des familles entières fuient vers les îlots et bancs de sable de la lagune. Un choix audacieux : la zone est hostile, boueuse, difficile d’accès… mais c’est précisément ce qui la rend sûre. Dans cet environnement fragile, les habitants apprennent à apprivoiser l’eau, à bâtir sur pilotis et à vivre au rythme de la mer. Sans le savoir, ils jettent les bases d’une cité unique.

Au fil des siècles, Venise s’émancipe de l’Empire byzantin et affirme son indépendance. Sa situation, entre Orient et Occident, en fait un carrefour idéal. Très vite, ses navires sillonnent la Méditerranée, rapportant épices, soieries, bijoux et richesses venues d’ailleurs. La ville prospère sous l’autorité du Doge, élu à vie, et des grandes familles marchandes.
C’est l’apogée de la « Sérénissime République » : Venise brille par son commerce, son art et son architecture. Ses palais s’élèvent sur l’eau, ses peintres inspirent l’Europe entière, et ses navires dominent la mer.

Mais aucune gloire n’est éternelle. Dès le XVIe siècle, la découverte des nouvelles routes maritimes vers l’Atlantique détourne le commerce. Dans le même temps, l’Empire ottoman devient un adversaire redoutable. Venise, autrefois toute-puissante, commence à perdre de son influence. Elle garde son prestige artistique, mais son rôle politique et militaire s’effrite peu à peu.

En 1797, le coup de grâce survient : Napoléon entre dans la ville et le dernier Doge, Ludovico Manin, abdique. Après mille ans d’histoire, la République s’éteint. Venise passe de mains en mains – françaises, autrichiennes – avant de rejoindre l’Italie en 1866.

Aujourd’hui encore, marcher dans les ruelles de Venise, c’est sentir ce passé résonner à chaque pont et chaque façade. La ville n’est plus une puissance commerciale, mais un symbole universel. Elle attire le monde entier, tout en luttant contre des défis immenses : le tourisme de masse, les inondations et la montée des eaux.

Pourquoi « La Sérénissime » ?

Le surnom de Venise, « La Sérénissime » (La Serenissima en italien), n’a rien d’anodin.

  • Il souligne d’abord son indépendance : contrairement aux royaumes et aux empires, Venise était une république libre et respectée.
  • Il renvoie aussi à l’image de paix et de stabilité que la cité offrait, alors que l’Europe médiévale était secouée par les guerres.
  • Enfin, le terme est lié à son chef : le Doge portait le titre de « Serenissimo Principe », le « très Sérénissime Prince ».

Ce mot reflète à lui seul l’aura de Venise : une ville à part, souveraine et raffinée, qui a traversé les siècles avec une élégance inégalée.

Et pour la visiter depuis votre fauteuil, je vous recommande ma méthode favorite : Le polar ethno

DONNA LEON

Donna Leon est une romancière américaine, née en 1942 dans le New Jersey. Son parcours est marqué par de nombreux voyages et une carrière d’enseignante de littérature, notamment en Iran, en Chine et en Arabie saoudite. Elle a également travaillé comme guide touristique à Rome et rédactrice à Londres et est connue pour sa passion pour l’opéra baroque.

C’est après avoir vécu en Italie pendant de nombreuses années, en particulier à Venise, qu’elle a créé son personnage le plus célèbre, le commissaire Guido Brunetti. Ses romans, qui se déroulent dans la cité des Doges, ont fait sa renommée mondiale.

Ses romans se déroulent en Italie et sont traduits dans de nombreuses langues, Donna Leon a toujours refusé qu’ils le soient en italien. La raison invoquée est qu’elle souhaitait préserver son anonymat en Italie, où elle a vécu pendant plus de trente ans. Elle ne voulait pas être reconnue dans son quartier, au marché ou dans les endroits qu’elle fréquentait au quotidien. Elle a toujours tenu à sa vie privée et à la tranquillité que lui offrait son statut de simple expatriée à Venise, loin de la célébrité que ses livres lui ont apportée dans le reste du monde. Toutefois, les polémiques et nombreux cadavres vénitiens découverts au fil de ses pages ne sont peut-être pas étrangers à cette décision, élément clé de son rapport à l’Italie et à sa propre œuvre.

Auteure prolifique et très sérieuse, elle a sorti avec régularité une nouvelle enquête tous les ans pendant plus de 30 ans ; Chapeau bas !

Mort à la Fenice (1992)Brunetti et les jeunes filles perdues (2002)La Tentation du pardon (2012)
Mort en terre étrangère (1993)Mort à la Scala (2003)Brunetti et le mystère de la cité perdue (2013)
Mort et jugement (1994)Un cri lointain (2004)Mort en Vénétie (2014)
A l’heure du loup (1995)Le Manteau noir (2005)Brunetti et l’amitié trahie (2015)
Brunetti et le meilleur des mondes (1996)Requiem pour une femme (2006)Les Eaux sombres (2016)
Un Vénitien anonyme (1997)De sang et d’encre (2007)L’Amour à mort (2017)
Des amis haut placés (1998)Brunetti en héritage (2008)Le Témoin invisible (2018)
Le Prix de la justice (1999)Un mauvais penchant (2009)Le Rire du phénix (2019)
Disparition à la Fenice (2000)Brunetti entre les lignes (2010)Un cadavre sur la lagune (2020)
L’Affaire de la main gauche (2001)L’or des glaciers (2011)Le Bal des masques (2021)
Le Maître des illusions (2022)
Le Secret de la lagune (2023)
Le Poids de l’amour (2024)

Lire un roman de Donna Leon, ce n’est pas simplement suivre les pas d’un commissaire dans une enquête criminelle. C’est entrer dans une Venise intime, secrète, loin des cartes postales, et découvrir l’Italie contemporaine avec ses beautés… et ses blessures. Dans ces récits, la ville n’est pas une toile de fond figée : elle respire, elle murmure, elle s’impose. Ce n’est pas la Venise des touristes, mais celle des habitants. On y arpente des ruelles obscures, on traverse des places désertes, on longe des canaux où les gondoles ne sont jamais passées.
Donna Leon dévoile les contrastes de cette cité : entre splendeur architecturale et délabrement quotidien, entre traditions anciennes et menaces modernes comme le tourisme de masse, qui étouffe peu à peu la vie locale.

Les intrigues policières servent surtout de prétexte pour interroger la réalité italienne. À travers Brunetti, on voit défiler un pays tiraillé entre beauté et corruption. La politique et la justice, engluées dans les passe-droits, où les puissants trouvent toujours une porte de sortie. Brunetti sait que résoudre une affaire ne veut pas toujours dire obtenir justice. Les fractures sociales et environnementales : immigration clandestine, trafics, pollution de la lagune, exploitation des plus vulnérables… Autant de thèmes qui surgissent au détour d’une enquête et qui révèlent la fragilité d’un système où les plus faibles paient toujours le prix fort.

Chaque roman est une radiographie douce-amère de l’Italie contemporaine, menée avec la finesse d’une observatrice qui aime ce pays autant qu’elle le critique.

Son commissaire Guido Brunetti n’a rien du policier stéréotypé. C’est un homme cultivé, un lecteur passionné, un mari attentif et un père aimant. Il résout ses enquêtes avec intelligence et humanité, qu’avec des armes ou des courses-poursuites. Sa maison, où l’attendent Paola – professeure de littérature et esprit libre – et leurs enfants, devient souvent un refuge. C’est dans ces échanges familiaux, autour d’un dîner ou d’une discussion philosophique, que Brunetti trouve la force morale de continuer à naviguer dans une société gangrenée par l’injustice.

En fin de compte, les romans de Donna Leon ne se limitent pas à des polars : ce sont des voyages dans les coulisses de Venise. Derrière les façades qui scintillent au soleil, on découvre une ville habitée par des dilemmes sociaux, des compromissions politiques et des blessures invisibles.
Et c’est sans doute là leur charme : entre beauté et désillusion, chaque enquête nous rappelle que sous la surface brillante de la Sérénissime, se cache une réalité bien plus sombre et humaine.

Pour une découverte plus historique, vous pouvez visiter Venise en compagnie du Baron Tron, le héros enquêteur de Nicolas Remin. On la découvre sous la neige, on y croise Sissi et François Joseph… Du polar ethno historico très agréable à lire.

Sissi

Et pour naviguer dans Venise au fil de son histoire jusqu’à nos jours, j’ai adoré le roman de Tracy Chevalier avec sa méthode narrative très particulière.

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Zabe Quinez

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